Vitrimères : ces polymères recyclables rendus performants par leur microstructure

Résultat scientifique

Des scientifiques ont identifié l’origine des propriétés mécaniques des vitrimères, une nouvelle génération de polymères recyclables : leur performance est associée à la manière dont leur microstructure se construit lors de leur mise en forme. Ces résultats ouvrent la voie à la conception de pièces plastiques plus légères, résistantes et durables, notamment pour les transports, l’électronique et les équipements industriels, sans modifier les procédés de fabrication existants. L’étude a été publiée dans Journal of Rheology.

Les vitrimères suscitent un intérêt croissant depuis leur apparition en 2011. À mi-chemin entre les thermoplastiques, facilement recyclables, et les thermodurcissables, connus pour leur stabilité dimensionnelle, ils combinent des propriétés longtemps considérées comme incompatibles. Si plusieurs études avaient déjà montré que certains vitrimères pouvaient présenter des performances mécaniques améliorées, les mécanismes à l’origine de ce renforcement restaient jusqu’à présent mal compris. Des chercheurs montrent aujourd'hui que ce renforcement trouve son origine non pas dans le matériau solide lui-même, mais dans la manière dont sa microstructure se construit lors de la mise en forme. Les liaisons covalentes dynamiques caractéristiques des vitrimères n’améliorent pas directement la cohésion du polymère à l'état solide. En revanche, elles modifient le comportement du polymère fondu lors de son injection, permettant de conserver l’orientation des chaînes polymères jusqu’à leur cristallisation.

Ces recherches ont été menées par :

  • Laboratoire réactions et génie des procédés (LRGP, CNRS/Université de Lorraine)
  • Laboratoire énergies & mécanique théorique et appliquée (LEMTA, CNRS/Université de Lorraine)
  • Laboratoire Chimie moléculaire, macromoléculaire, matériaux (C3M, CNRS/ESPCI Paris - PSL)

Dans un polymère conventionnel, les chaînes orientées par l'écoulement retrouvent rapidement une configuration désordonnée avant que le matériau ne se solidifie. Cette organisation n'est alors préservée que dans une fine couche en surface où le refroidissement est très rapide. Les chercheurs montrent qu'au-delà d'un certain degré de vitrimérisation, les temps de relaxation des chaînes deviennent suffisamment longs pour maintenir cette orientation dans toute l'épaisseur de la pièce. Une microstructure cristalline orientée de type shish-kebab se développe sur une part beaucoup plus importante de l'épaisseur de la pièce, au lieu d'être confinée à la couche de peau.

Pour mettre en évidence ce phénomène, les scientifiques ont élaboré plusieurs vitrimères à base de polybutylène téréphtalate (PBT), présentant différents degrés de réticulation, avant de les mettre en forme par injection. Ils ont ensuite combiné des essais mécaniques avec des analyses réalisées en temps réel par diffusion des rayons X synchrotron (SAXS/WAXS), afin de suivre simultanément l'évolution de la structure cristalline et le comportement du matériau sous sollicitation. Leurs résultats établissent un lien direct entre la rhéologie du polymère fondu, la microstructure créée lors de l'injection et les propriétés mécaniques finales. Ils montrent que l'amélioration de la résistance en traction ne provient pas directement des liaisons dynamiques elles-mêmes, mais de leur capacité à préserver une organisation interne favorable lors de la mise en forme.

Au-delà d'une meilleure compréhension des vitrimères, cette étude ouvre de nouvelles perspectives pour l'ingénierie des polymères. En contrôlant l'organisation interne des matériaux sans modifier les procédés industriels de mise en forme, notamment par injection, il devient envisageable de fabriquer des pièces plus résistantes, capables de supporter des températures plus élevées tout en conservant leur recyclabilité. Ces travaux montrent ainsi que la vitrimérisation constitue un nouveau levier pour piloter la structure des polymères lors de leur mise en forme et améliorer leurs propriétés. Cette approche pourrait bénéficier à de nombreux secteurs où les polymères doivent allier légèreté, résistance mécanique, durabilité et recyclabilité, comme les transports, l'électronique ou les équipements techniques, par exemple pour des connecteurs électriques, des engrenages ou d'autres pièces moulées soumises à un échauffement en service.

Schéma illustrant l’influence de la vitrimérisation sur la microstructure développée lors de l’injection et sur les propriétés mécaniques en traction.
En haut, le procédé d’injection induit une orientation des chaînes polymères dans la direction de l’écoulement. Pour un polymère faiblement ou non vitrimérisé (droite), les temps de relaxation courts conduisent à une perte rapide de cette orientation avant cristallisation, donnant lieu à une morphologie isotrope de type sphérulitique dans le cœur de la pièce. À l’inverse, dans un polymère vitrimérisé (gauche), l’augmentation des temps de relaxation permet de conserver l’orientation induite par l’écoulement, conduisant à une cristallisation orientée de type shish-kebab sur toute l’épaisseur. Les diagrammes de diffusion des rayons X associés illustrent cette transition d’un état isotrope vers un état fortement anisotrope. Cette différence de structuration se traduit directement sur le comportement mécanique : les polymères non vitrimérisés présentent une instabilité de type striction (necking), tandis que les vitrimères orientés montrent une déformation plus homogène et une résistance accrue. L’ensemble met en évidence que la vitrimérisation agit indirectement sur les propriétés mécaniques en modifiant la dynamique du fondu et en permettant la conservation d’une orientation cristalline en volume lors de la mise en forme.
© Quentin-Arthur Poutrel, LRGP

Références
Flow-induced orientation and stress-induced reorientation of semicrystalline PBT-based vitrimers.
Quentin-Arthur Poutrel, Julien Boisse, Sandrine Hoppe, Stéphane André, François Tournilhac, Laurent Farge.
J. Rheol. 70, 831–846 (2026).
https://doi.org/10.1122/8.0001141
Article consultable sur la base d’archives ouvertes HAL

Contact

Quentin-Arthur Poutrel
Chargé de recherche CNRS au Laboratoire réactions et génie des procédés (LRGP, CNRS/Université de Lorraine)
Communication CNRS Ingénierie